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Allergies: bientôt un vaccin?

Par Binh An Vu Van - 21/07/2015
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Espoir à l’horizon pour les amis des animaux qui éternuent lorsqu’ils partagent le canapé de Garfield (ou de Milou)...

«Ils préfèrent se débarrasser de leur allergologue plutôt que de leurs animaux de compagnie», disent à la blague les médecins au sujet de leurs patients récalcitrants en proie aux éternuements, larmoiements et démangeaisons. Déni? «Il n’existe aucune solution efficace et sécuritaire pour soigner ces patients», explique le docteur Philippe Bégin, aller­go­logue au Centre hospitalier de l’Université de Montréal et au CHU Sainte-Justine. En réalité, la seule chose à faire est d’éviter tout contact avec l’animal. Et c’est d’autant plus néces­saire que les antihistaminiques, les gouttes pour les yeux ou les vapori­sateurs nasaux ne soulagent que partiellement les symptômes et ne guérissent rien du tout.

Mais il y a tout de même de l’espoir pour les 10% de Nord-Américains qui doivent se résoudre à renoncer à l’affection des compagnons poilus! Le docteur Mark Larché, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les allergies et la tolérance du système immunitaire à l’université McMaster de Hamilton, s’attend à voir aboutir, d’ici deux ans, le développement d’un vrai vaccin contre les allergies dues aux animaux. Le fruit d’une décennie de recherche. «Le problème avec le traitement actuel, c’est qu’on injecte au patient la substance à laquelle il est allergique, explique l’immunologue. Pas étonnant alors qu’il y réagisse parfois de manière importante!» Dans le cas d’une exposition au chat, la protéine en cause est bien connue des scientifiques, c’est la Fel d 1, présente sur la peau, dans la salive et dans l’urine de l’animal. Pour les chiens, c’est un peu plus compliqué. Plusieurs molécules seraient impliquées et elles ne sont pas encore parfaitement connues.

Chez les personnes allergiques, une classe d’anticorps, les IgE, est présente en quantité anormalement élevée dans le sang et dans les tissus conjonctifs. Ces anticorps, habituellement produits pour nous défendre contre les parasites – rares dans les pays occidentaux –, sont conçus afin de reconnaître un allergène spécifique. À chaque anticorps, son ennemi. Dès qu’il détecte la présence de l’allergène, il peut déclencher une cascade de processus allergiques – dans la peau (urticaire), les poumons (asthme), l’estomac (vomissements) –, voire des réactions anaphylactiques, rapides, graves et même potentiellement fatales.

L’idée de Mark Larché est de déjouer ces vigiles en injectant sous la peau du bras des fragments de la protéine Fel d 1. «Nous avons conçu les peptides de façon qu’ils soient trop petits pour interagir avec les anticorps allergiques, donc pour provoquer une réaction allergique, résume le professeur. De cette façon, nous pouvons injecter plus rapidement des doses plus importantes. La désensibilisation peut ainsi se faire en 4 injections, sur 3 mois, au lieu des 50 à 80 injections habituelles sur 3 ans.»

Mark Larché ne peut encore expliquer comment son vaccin de peptides parvient si bien à traiter les patients allergiques aux chats dans les essais cliniques menés jusqu’à présent.
«L’objectif d’un traitement d’immunothérapie est de parvenir à rééduquer les lymphocytes T – les chefs d’orchestre de la réaction –, sans déclencher l’allergie», résume de son côté Philippe Bégin. Car ce sont les lymphocytes T, un type de globule blanc, qui commandent la production d’IgE lorsqu’ils voient, par exemple, circuler la protéine du chat dans le système lymphatique. «Ce sont donc les lymphocytes T qu’il faut exposer aux allergènes en grande quantité.»

En laboratoire, Mark Larché a ainsi déterminé dans des échantillons de sang quelles sections de la Fel d 1 activaient les lymphocytes T. Ces sections passeraient donc sous les radars des IgE, mais parviendraient quand même à entrer en contact avec les lymphocytes T, et à les «rééduquer» à force d’exposition.

Les compagnies pharmaceutiques Adiga Life Sciences et Circassia mènent en ce moment la troisième phase clinique – la dernière série d’essais avant la commercialisation – sur 1 300 patients en Amé­rique du Nord et en Europe. Si les résultats sont aussi probants que ceux de la phase précédente, cette nouvelle forme d’immunothérapie pourrait être vendue, en Europe comme ici, dès 2017. «Les remèdes actuels soulagent entre 10% et 40% des symptômes allergiques. Nous avons observé que notre vaccin, par rapport à un placebo, permettait une réduction moyenne de 50% des symptômes», dit le professeur Larché.

En Suisse, une autre approche suscite l’intérêt des chercheurs: l’immunothérapie intralymphatique (ITIL). «Ils ont déposé l’allergène directement dans les ganglions», explique Philippe Bégin. La substance allergène se rend ainsi directement là où se trouvent les lymphocytes T, sans trop se répandre dans le corps, donc sans déclencher de réactions allergiques indésirables. «Le système lymphatique ne conduit vers les ganglions que 1% des allergènes des vaccins sous-cutanés conventionnels. Cette approche a l’avantage d’améliorer l’innocuité du traitement d’immuno­thérapie, et d’en aug­menter l’efficacité», ajoute le chercheur.

En effet, les ganglions lymphatiques sont comme des postes frontières par lesquels doit passer toute substance qui pénètre le corps. Dans les ganglions, des «douaniers» – plusieurs types de lymphocytes T – dépistent les intrus. Chaque type de lymphocyte T est entraîné à reconnaître une seule substance, et à y réagir de façon spécifique. Certains lymphocytes, les Th1, sont par exemple dressés à lutter contre les bactéries et les virus, comme ceux de la grippe; d’autres, les Th2, servent aux invasions parasitaires, activés à tort dans le processus allergique; d’autres encore, les lymphocytes T régulateurs, «tolèrent» l’entrée de substances normales ou les bactéries amicales du corps et empêchent les réactions auto-immunes. C’est cette réaction de tolérance que recherchent les scientifiques qui veulent donner une chance aux amis des animaux. L’ITIL nécessiterait alors seulement trois injections en trois ans, dans les ganglions de l’aine. Les chercheurs sont encore en recrutement de sujets pour une toute première phase de tests sur les humains.

Une autre série de révélations sur le comportement du système immunitaire est en train de bouleverser notre façon de percevoir les allergies. «En 2008, on s’est rendu compte qu’un des facteurs de risque importants pouvant favoriser le développement des allergies alimentaires était l’eczéma», raconte Philippe Bégin. Et cela serait peut-être vrai aussi pour les allergies aux animaux, selon quelques nouvelles études. «Autrefois, poursuit-il, on croyait que ça se passait par étape, c’est ce qu’on appelait la marche atopique. En bas âge, l’enfant développe de l’eczéma, puis des allergies alimentaires à deux ans, puis l’asthme et la rhinite allergique à l’âge adulte.»

Mais la recherche permet de penser qu’il serait peut-être possible de stopper cette cascade de réactions. «Si l’enfant reçoit les allergènes par la bouche ou par les voies respiratoires, dans une situation normale, le mécanisme de tolérance serait plus susceptible de se mettre en place», fait remarquer le docteur Bégin. Les plaques d’eczéma constitueraient en somme une porte d’entrée. «Mais si, pendant la formation du système immunitaire, l’enfant entre en contact avec des substances potentiellement allergènes accompagnées d’une foule de messages inflammatoires, les douaniers du corps vont se dire “quel­que chose cloche” et développeront des réactions allergiques.» Il s’agirait alors de refermer la porte. «Des études récentes ont démontré que traiter de manière intensive les plaques d’eczéma des nouveau-nés avec de la crème hydratante permettait de rétablir l’imperméabilité de la peau», explique le docteur Bégin.

«Nous croyons que le vaccin sur lequel nous travaillons est le premier d’une série de plusieurs produits prometteurs, dit Mark Larché. La protéine impliquée dans les réactions d’allergie au chat est une molécule simple, et c’est pour cette raison que nous l’avons privilégiée.» C’est Minou qui va être content.


(illustration: Frefon)





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