Québec Science BUZZons
Reportages

Anorexie, l'adolescence assiégée

Propos recueillis par Hélène Matteau - 25/10/2013
-
Fondateur de la section de médecine de l’adolescence du CHU Sainte-Justine, où il est responsable de la Clinique des troubles de la conduite alimentaire, en plus d’être professeur titulaire de pédiatrie à la faculté de médecine de l’Université de Montréal, Jean Wilkins soigne depuis 36 ans ses «p’tites filles», comme il appelle affectueusement ses patientes. Dans son livre, Adolescentes anorexiques, plaidoyer pour une approche clinique humaine (Les Presses de l’Université de Montréal, 2012), il situe l’anorexie, cette grave maladie identitaire, dans un contexte médical et psychologique, et il défend âprement sa démarche clinique.


Propos recueillis par Hélène Matteau.
Photo: Amélie Benoist/BSIP/SPL
Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la santé des adolescents?

Au début des années 1970, il était devenu nécessaire que la pédiatrie puisse répondre aux besoins spécifiques des adolescents. Alors, je suis allé faire un postdoctorat à l’hôpital Montefiore de New York, en 1973. Là, j’ai découvert les problèmes entourant la sexualité adolescente. Ça m’a secoué. À mon retour à Montréal, j’ai donc ouvert une clinique, au CHU Sainte-Justine, où l’on abordait les questions de contraception, d’agressions sexuelles, de MTS et d’interruption de grossesse. De plus, on avait toujours une clientèle de toxicomanes, surtout des jeunes de «bonne famille», qui se shootaient. L’impuissance des parents me troublait beaucoup.
Puis, on a dû affronter une nouvelle réalité: l’augmentation des séparations et des divorces. Tout à coup, sur 12 patients, ils étaient 10 à présenter des maux de tête, de ventre et des troubles du comportement. Les jeunes disaient se sentir trahis par leurs parents. C’était une souffrance réelle qu’il fallait traiter.

Ensuite est venue l’époque des tentatives de suicide. On en recevait tous les jours.
Enfin, au début des années 1980, on a commencé à voir des adolescentes qui refusaient de manger, qui avaient perdu trop de poids ou qui n’étaient plus menstruées. C’est moi qui en avais la responsabilité médicale. Soluté, hypera­limen­tation entérale, gavage, etc. Sauf que, très vite, avec les psychiatres, je me suis rendu compte que ces interventions cliniques ne menaient nulle part. Parce que les anorexiques – et c’est caractéristique – refusent a priori les traitements. J’ai compris que les filles tenaient à leur maladie parce qu’elles en étaient dépendantes. J’ai eu un flash. Pourquoi on ne travaillerait pas avec elles comme on travaillait avec les jeunes qui se droguent? Alors, j’ai fait ça. Très simplement. Soigner des anorexiques, c’est travailler à l’envers. Normalement, le patient est couché et le médecin se tient debout. L’anorexique, elle, est toujours à s’activer. Alors le médecin s’assoit! Il me fallait comprendre pourquoi les filles sont bien dans leur anorexie, au point de ne pas vouloir y changer quoi que ce soit.

Et que se passe-t-il dans la tête d’une anorexique?

C’est une jeune femme brillante, perfectionniste, qui performe dans tous les domaines. Elle ne touche pas à la drogue ni à l’alcool; elle ne rate jamais un examen à l’école; elle fait du sport; elle ne sort pas. Mais si elle ne sort pas, c’est qu’elle se protège!
Et tout à coup, comme si sa vie allait trop vite, c’est l’impasse. Elle ressent un vide. Alors elle met son adolescence sur hold. Elle cesse de grandir. D’ailleurs, quand on les évalue au plan endocrinien, les anorexiques ne sont plus menstruées depuis au moins six mois. Elles sécrètent un taux hormonal équivalent à celui d’une fillette prépubère ou en début de puberté. Il y a régression hormonale. Certains diront même qu’il y a régression du rythme cardiaque et de la tension artérielle.
Une jeune fille a déjà parlé de son cerveau «assiégé» par l’anorexie. Les patientes ont l’impression d’être deux personnes: l’authentique, la vraie, qui est complètement écrasée par l’anorexique.

L’anorexie n’est donc pas un lent suicide.

C’est un problème identitaire. Comme si l’adolescente avait été bâtie à partir de prescriptions extérieures à elle. L’anorexie devient un refuge doré qui lui permet d’apaiser sa peur de grandir et de combler son vide intérieur.

En somme, voilà une jeune femme qui a toujours fait ce qu’on lui disait de faire et qui, tout à coup, décide de prendre le contrôle de sa vie.

Tout à fait. S’il y a un néologisme pour décrire l’anorexie, je dirais «contrôlite», dans le sens d’inflammation du contrôle.

Vous parlez de «modelage». Est-ce à dire que l’éducation, que les parents sont en cause? Dans votre livre, vous dénoncez la course à l’excellence.

Parfois, j’explique aux parents que, s’ils poussent leur fille de quatre ans dans une discipline sportive ou artistique, elle va développer une identité de ballerine ou de patineuse, mais elle n’aura pas eu le temps de choisir ce qu’elle est. On lui construit une identité sur un vide. Si, à la puberté, ses hanches sont un peu larges, elle ne pourra plus endosser cette identité. Elle voudra continuer dans cette voie, mais ce ne sera plus possible; elle n’est pas faite pour ça. Alors elle va se faire vomir afin de perdre du poids et de se conformer au modèle.

Vous écrivez: «La valeur de l’excellence a été pervertie au fil du temps.» Va-t-on trop loin en présentant comme modèles à suivre des filles aussi parfaites que des machines?

J’ai toujours été mal à l’aise avec cela. Je pense que certains programmes scolaires fabriquent des anorexiques. J’en ai vu, des premières de classe, dans ma clinique! Le jour où ça ne fonctionne plus, ces enfants sont abandonnées par le système. Une de mes patientes qui faisait de l’entraînement sportif racontait que ses coachs mettaient des seaux sur le bord de la patinoire pour qu’elle puisse se faire vomir sans devoir interrompre son activité. Je suis très touché par ces jeunes performeuses qui se réfugient dans des troubles alimentaires parce qu’elles n’en peuvent plus. Comment se fait-il que personne autour d’elles ne voit ça?

Vous dites: «Les enfants ne rêvent plus. Ils sont trop occupés à atteindre des objectifs pour développer leur créativité.»

Ce qui m’assomme, c’est que les hauts performants, qui demain seront aux commandes, sont tellement surprotégés actuellement qu’ils n’ont plus de contact avec la réalité. Il manque, dans leur formation, les expériences qui leur permettraient de percevoir autre chose que les objectifs à atteindre.

Neuf filles sont touchées par l’anorexie pour un garçon. Pourquoi?

Les filles ont leur puberté plus tôt, dès 10 ou 12 ans. Chez elles, les changements sont plus évidents. Or, des remarques désobligeantes comme il en court dans les écoles et les gymnases, à un moment où la jeune adolescente n’a pas la maîtrise de son corps, font beaucoup de mal. Mais ça vient surtout de la famille. Mes patientes ont toujours dû encaisser des commen­taires autour de leur apparence, parfois depuis la petite enfance. Une chose m’énerve: le fameux poids santé. Je préfère parler de poids naturel. On a tous un poids naturel qui est personnel, comme la couleur des yeux ou la forme du nez.

Guérit-on les anorexiques?

Oui, mais c’est long. Quatre ans, généralement. Toute leur adolescence y passe. Puis, soudain, la patiente se met à reprendre du poids et on ne sait pas pourquoi. L’anorexique perd le contrôle du contrôle. Mais ce n’est pas fini pour autant. Elle découvre son vide intérieur, qu’elle va devoir combler différemment, d’autant plus qu’elle est à l’âge des choix professionnels et amoureux. Elle peut se remettre à maigrir, se faire vomir, avoir des idées suicidaires.

Comment la médecine aborde-t-elle l’anorexie?

Il y a deux attitudes. Celle qui dit: «Affronte-la, exige, fais-lui prendre du poids, sors-la de l’hôpital au plus vite!» Et celle qui dit: «Essayons de comprendre.» Moi – et j’ai toujours travaillé en adolescence – je n’ai pas besoin de gagner contre ma patiente.
En tant que médecin, je commence par m’assurer qu’elle n’est pas en danger physique. Avec l’expérience, j’ai appris à mettre moins d’importance sur le poids et plus sur les signes vitaux. Puis, une fois passée l’urgence médicale, le principal travail est un travail de mots. Beaucoup de mots. L’anorexie est assimilable à une dépendance. Comme devant un enfant qui se drogue, les parents se sentent impuissants, les intervenants aussi.
Comme me faisait remarquer en blaguant un psychiatre, je suis «anorexique» dans mes prescriptions. C’est que je soigne des personnes, pas des maladies.
Je dis à ma patiente: «Tu ne peux pas ressembler à une autre. Tu es unique! Accorde-toi une pause dans ta maladie, le temps de comprendre qui tu es.» Et ça marche!

Votre approche semble toutefois être à contre-courant.
Au CHU Sainte-Justine, on est à développer un protocole axé sur la reprise pondérale, 500 gr par semaine. Un modèle mathématique, qu’on applique à tout le monde, sans tenir compte des particularités de chacune. Alors que, avec les anorexiques – c’est connu –, aucun protocole ne fonctionne. Rien n’est prévisible. Les effets iatrogènes – indésirables – de nos interventions ont été démontrés. J’estime que c’est une forme de violence. L’approche doit ressembler plus à un accompagnement qu’à un traitement. Elle doit être fondée sur la patience et le respect absolu de la personne.

Vous allez bientôt prendre votre retraite. Pourquoi votre approche risque-t-elle d’être abandonnée comme vous l’affirmez?

On a déjà dit que j’étais le médecin de la lenteur. Et la lenteur n’est pas rentable sur le plan de la rémunération… C’est d’ailleurs toujours une énigme de savoir comment rémunérer ces soins à long terme. Et puis, le protocole, c’est sécurisant pour les intervenants qui n’ont pas de lien établi avec les patientes.
Ce n’est pas comme ça qu’on vient à bout de l’anorexie. Je suis épuisé à force d’essayer de faire comprendre qu’on ne peut pas soigner des anorexiques avec le seul objectif du poids en tête. Mon livre, au fond, c’est un cri que je lance afin qu’on n’applique pas de protocoles dans de tels cas! L’anorexie est un arrêt du temps. Pour la soigner, il faut aussi arrêter le temps.


Lire l’entrevue dans notre numéro de novembre 2013





Facebook


   Le magazine scientifique des 14-17 ans