Québec Science BUZZons
Reportages

Boucar Diouf: Emballez la science!

Propos recueillis par Chantal Srivastava - 31/03/2016
-
Les contes ont bercé son enfance au Sénégal où il est né. Aujourd’hui, il raconte la science, sa muse. Et il s’amuse.

Tout a commencé alors qu’il enseignait la biochimie à l’Université du Québec à Rimouski. Ses étudiants l’ont trouvé tellement drôle qu’ils l’ont inscrit aux auditions d’un festival d’humour. De fil en aiguille, le docteur en océanographie a fini par troquer le sarrau pour la plume. Il est devenu humoriste, conteur et animateur. Sur scène, dans les livres, à la radio; partout, la science l’inspire.

Rencontre avec un homme tellement polyvalent et éclectique qu’il donne le tournis?! Un conteur-né qui s’inspire de tout ce qui bouge et qui, en plus, vous explique le pourquoi et le comment de ce mouvement.

Qu’est-ce que le conte apporte à la science? Pourquoi passer par lui pour en parler?

Parce que le conte entre plus facilement dans le cerveau humain! Je blague, mais j’exagère à peine. C’est probablement parce que, au cours de notre évolution, pendant longtemps – bien avant d’inventer l’écriture–, nous nous sommes raconté des histoires. C’est aussi parce que les enfants apprennent à partir des contes. Le conte touche les gens. C’est simple: tu mets en scène un personnage, tu ajoutes de la chair autour de l’os et tu l’envoies aux gens. Et puis ça marche! Les religions ont compris ça. Elles racontent tout sous forme de contes.

Mais la science exige de la rigueur. C’est compatible avec le charme et la poésie du conte?

Oui. Le conte permet d’emballer la science. Ce qu’il y a à l’intérieur est vrai, mais il faut un emballage attirant pour que les gens aient le goût de venir voir. Nous vivons dans une société d’images. Dans mon spectacle Pour une raison X ou Y, sur la physiologie de la reproduction, lorsque je parle aux gens du spermatozoïde, je ne leur parle pas des protéines de fixation; je vais à l’essentiel pour piquer leur curiosité. Comment le spermatozoïde a-t-il été découvert? Quelles sont ses différentes parties: la tête, la pièce intermédiaire, le flagelle. Quels sont les mythes qu’on véhicule sur le spermatozoïde? Et ça intéresse tout le monde.

On peut aussi, de la même manière, raconter la photosynthèse: dire que les arbres ont leur manière de respirer; raconter comment ils fabriquent toutes ces molécules carbonées qui stockent les nutriments dans leurs racines, leurs tiges et leurs fruits. À partir du moment où on leur dit?: «Asseyez-vous, je vais vous raconter une histoire», les gens sont disponibles. Leur cerveau est «sarclé», il est prêt à recevoir.

Prêt à recevoir de la science complexe? Vraiment?

C’est difficile de raconter comment une enzyme se lie à son substrat. Mais c’est possible. Il n’y a pas de limites. Il faut trouver la bonne image. Un de mes professeurs disait tout le temps: «La pédagogie, c’est l’art de dire la même chose de quatre façons différentes.» L’intelligence est plurielle. Quand tu changes ta façon de dire, tu vas chercher d’autres gens qui n’avaient pas compris auparavant. Pour moi, c’est la base.

J’ai enseigné la biochimie structurale à l’université: les protéines, les lipides, les hydrates de carbone, la composition des membranes cellulaires, etc. Rapidement, j’ai compris que mes étudiants s’intéressaient davantage à la gestion de la faune et des habitats qu’aux molécules. Alors je les ai raccrochés en utilisant des voies de contournement.

J’ai eu l’idée de me servir de la cuisine. J’ai monté le cours complet à partir des aliments, des réactions de Maillard. D’où vient le goût d’un aliment cuit au barbecue? Pourquoi le lait déborde-t-il quand on le fait bouillir? Autant de petits exemples qui permettent de faire comprendre un concept sans assommer avec de la grosse théorie.

Diriez-vous que vous avez trouvé comment allumer la flamme pour que la science puisse en même temps instruire et séduire?

À cet égard, j’ai été bien inspiré. Au lycée, au Sénégal, un professeur d’écologie m’a profondément marqué. Il s’appelait Weber. Dans nos villages, on disait que, lorsque les geckos pissaient dans la nourriture, ils nous transmettaient la diarrhée. Un beau jour, en classe, Weber nous a dit: «Ça suffit! Premièrement, un gecko, ça ne pisse pas. C’est un reptile. Les reptiles n’ont même pas d’organes individualisés pour pisser. Deuxièmement, le gecko n’est pas votre ennemi. C’est plutôt votre ami, car il mange les moustiques dans vos maisons. Et – vous le savez – les moustiques peuvent vous transmettre la malaria.»

Puis, un jour, il est arrivé en classe avec un gecko. On a trouvé dégueulasse le simple fait qu’il le touche! Il a mis le gecko dans un verre d’eau, il l’a ressorti et il nous a dit: «Maintenant, je vais boire.» On pensait qu’il était fou! Le lendemain, il est revenu et nous a dit: «Vous voyez que je n’ai rien, hein? Absolument rien!»

Ça, c’est hot! Parce qu’il a déboulonné un mythe. Un mythe profondément ancré dans notre culture et qu’on se transmettait de génération en génération. Moi, c’est ça qui m’intéresse dans la science. Voir les yeux qui brillent et me dire: «Ayoye! ils l’ont “pogné” pour de vrai, là!»

Vous avez enseigné la biochimie à l’Université du Québec à Rimouski lorsque vous étiez étudiant au doctorat en océanographie. Pourquoi avez-vous abandonné la recherche scientifique?

Je voulais faire de l’emballage! Quand j’ai commencé à enseigner, j’ai réalisé que j’adorais ça. L’enseignement, c’est du spectacle; je faisais des capsules d’humour en classe!

En plein cours sur les protéines, je pouvais commencer à parler de cannibalisme; raconter que, puisqu’on mange un bœuf, on pourrait tout aussi bien manger un humain. Au fond, ce sont les mêmes protéines; les mêmes séquences d’acides aminés. Et les étudiants rigolaient! À tel point que le vice-recteur m’a dit un jour: «Boucar, il faut que tu “slaques” un peu l’humour dans tes cours.»

Mes étudiants m’ont même inscrit aux auditions du Festival juste pour rire! Puis j’ai commencé à faire les festivals d’humour. C’est devenu trop difficile d’enseigner en même temps. Au fond, je pense que c’est quand on s’approche de ce que l’on est vraiment qu’on réussit à convaincre les gens. Quand on aime la vulgarisation et qu’on aime la scène, il faut faire un spectacle d’humour sur la vulgarisation! Et il y a des sujets en quantité industrielle.

Y a-t-il une démarche pour écrire un conte ou un sketch d’humour, comme il y a une démarche en science?

À la base du conte, il y a des personnages. Je dois donc trouver des personnages et faire en sorte que les gens puissent s’y attacher. Dans mon livre Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces arbres, j’ai fait raconter une histoire à un baobab. Des amis m’ont dit que mon baobab ne pouvait pas savoir tout ça.

Mais dans un conte, tout est permis. L’important, c’est que les gens soient émus d’entendre le baobab leur dire: «Nous, les vieux arbres, nous sommes là, mais toute la jeunesse est partie. On s’ennuie. Vous savez, la solidarité, c’est important. Même pour les végétaux.» En disant cela, le baobab parle de la symbiose avec les bactéries et les mycorhizes. Si j’avais raconté tout ça moi-même, ça aurait moins marché. Qu’un baobab de 800 ans le raconte, cela fait toute la différence.

Si vous aviez à mettre une étiquette sur vos écrits, diriez-vous que c’est de la science, de la culture ou de la culture scientifique?

De la culture scientifique. L’important, pour moi, c’est de rendre les sujets accessibles. C’est fondamental. C’est aussi – sinon plus – important que la recherche en laboratoire.

Pouvoir compter sur une base de connaissances scientifiques, c’est un atout incroyable dans la vie. Il faut se familiariser avec les sciences de l’évolution, savoir d’où l’on est parti. Savoir que, il y a 70 000 ans, l’humain était en Afrique. Qu’il y a eu une révolution cognitive. Qu’Homo sapiens s’est ensuite répandu partout sur la planète. Que la sédentarisation s’est faite il y a à peu près 10 000 ans.

Quelqu’un qui sait ça, c’est dur de lui dire: «Viens! On va aller se faire tuer, car tout a été créé en sept jours par un dieu!» La culture scientifique est un facteur de «dé-radicalisation».

Cela étant dit, connaître n’empêche pas de croire. Il faut croire. Il y a quelque chose chez l’humain que la croyance sécurise. Penser qu’on peut faire fi des religions, c’est une erreur fondamentale. Mais la connaissance permet de relativiser. De ne pas aller se faire exploser en Syrie. De se dire: «OK. On va prendre ça mollo.» C’est pour ça que je pense que la culture scientifique, la vulgarisation scientifique, c’est fondamental.

Le problème, c’est que, contrairement au conte, la science n’est pas d’emblée charmante!

Si la science n’est pas charmante, c’est parce qu’on ne mise pas sur la communication. Mais dans le monde universitaire, si tu veux surtout communiquer, enseigner, faire de la vulgarisation, tu ne seras pas très hot! Le plus hot, c’est celui qui fait de la recherche et va chercher des subventions. Il y a des exceptions mais, en règle générale, les chercheurs les plus prolifiques sont rarement ceux qui font le plus d’enseignement.

Je crois qu’il faudrait une mondialisation des disciplines. La sociologie a quelque chose à apprendre à la biologie et inversement. Je suis en train de lire Sapiens: une brève histoire de l’humanité, de l’historien israélien Yuval Noah Harari. Tout se croise dans ce livre. On va de la physiologie à la domestication du blé, en passant par la disparition des gros animaux quand l’homme est arrivé en Australie il y a 45 000 ans.

Il est aussi question du rôle de la religion qui a réussi à propulser Homo sapiens en resserrant les liens. Ce livre, c’est à la fois de l’histoire, de la paléontologie et de la physiologie. Tout ce qu’a écrit Richard Dawkins – Le gène égoïste, Pour en finir avec Dieu –, tous ces bouquins de vulgarisation, j’adore.

Sur scène et dans les livres, vous avez raconté les bélugas, le baobab, la sexualité et la reproduction. Sur quoi travaillez-vous, en ce moment?

J’aimerais faire un spectacle sur le fleuve Saint-Laurent. Revenir à l’eau. J’aimerais aussi écrire sur l’héritage de Samuel de Champlain, mais en m’inspirant des animaux. Si on ramenait aujourd’hui le chef amérindien Donnacona, que Jacques Cartier avait emmené de force en France et qui n’est jamais revenu, qu’est-ce qu’il faudrait lui expliquer? Que la vache, le mouton, la chèvre, le chat sont arrivés ici en son absence. Même le ver de terre, c’est un immigrant. Les abeilles mellifères aussi. Tout comme le pissenlit.

Ces animaux, ces végétaux sont tous venus d’ailleurs. Le retour au bercail de Donnacona servirait de prétexte pour parler de ça, pour faire réaliser aux gens que les Indiens d’Amérique avaient domestiqué la dinde et le lama; et c’est tout. Donc, que nous sommes tous des immigrants, ici! C’est le genre de thème qui m’inspire.
 

Pour en savoir plus:
Sur scène
Pour une raison X ou Y,  www.boucar-diouf.com

En librairie
Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces arbres, Éditions La Presse, octobre 2015.
Sous l’arbre à palabres, mon grand-père disait..., Intouchables, octobre 2013.
Le Brunissement des baleines blanches, Intouchables, avril 2011.


Photo: Julie Durocher

 





Facebook


   Le magazine scientifique des 14-17 ans