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Reportages

Bris de confiance

Propos recueillis par Dominique Forget - 17/02/2014


Le gouvernement de Stephen Harper a-t-il erré lorsqu’il a nommé, en 2008, Gary Goodyear au poste de ministre d’État à la Science et à la Technologie? Ce chiropraticien de formation est en effet reconnu pour son opposition à la théorie de l’évolution, ce qui fait douter de sa crédibilité en matière de science.
Comme si cela n’était pas suffisant, les conservateurs ne cessent de sabrer dans les budgets d’institutions scientifiques fédérales vouées à l’étude des écosystèmes et de la santé humaine, estime le journaliste Chris Turner, de Calgary. Pour lui, c’est une véritable guerre que Stephen Harper mène contre les scientifiques. Son livre
Science, on coupe! (Éditions du Boréal), vient de paraître en français. Entrevue.


En 2012, des scientifiques travaillant dans les laboratoires gouvernementaux sont descendus dans la rue pour protester contre leur patron. Quelle mouche les a piqués?

C’est le mépris du gouvernement de Stephen Harper envers leur travail qui a mis le feu aux poudres. Sous les conservateurs, le Canada s’est retiré du Protocole de Kyoto et de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, malgré les mises en garde des scientifiques. Les conservateurs ont aussi éliminé l’obligation de répondre au formulaire long du recensement, en dépit des vives critiques des chercheurs en scien­ces humaines. Et ils ont fait adopter des peines plus sévères envers les criminels, contre l’avis des criminologues.
Mais le gouvernement a fait pis encore. Il a coupé les vivres de nombreux programmes et ins­tituts de recherche fédéraux, essentiellement ceux qui sont utiles à la protection de l’environnement et de la santé. La Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l’atmosphère a disparu, la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie aussi. Des chercheurs du ministère Pêches et Océans, à l’Institut Maurice-Lamontagne notam­ment, ont perdu leur emploi et le Ministère a été forcé de fermer 7 de ses 11 bibliothèques.
Les scientifiques sont sortis de leurs labo­ratoires pour dénoncer cette entrave systématique à leurs travaux.

Pourtant, le gouvernement de Stephen Harper soutient qu’il investit davantage en recherche que tout autre gouvernement avant lui.

Attention! Cette affirmation est vraie seulement si l’on ne tient pas compte de l’inflation. En dollars constants, certains gouvernements précédents étaient plus généreux.
Cela dit, ce n’est pas tant la somme investie qui compte que les choix que l’on fait en la distribuant. Le gouvernement Harper a délaissé la recherche fondamentale et la science environnementale; en revanche, il subventionne allègrement la recherche appliquée, celle qui sert les visées de l’industrie privée. Un scientifique qui tente de trouver de meilleurs moyens d’extraire des métaux a de plus fortes chances de décro­cher des subventions du gouvernement actuel qu’un autre qui s’intéresse aux effets de l’exploitation des sables bitumineux sur la faune.
John McDougall, le président du Conseil national de recherches Canada, a lui-même dit que son institution était en train de se restructurer pour offrir un service clé en main à l’industrie.

N’est-il pas normal pour un gouvernement de faire des choix?

Bien sûr. Sauf que, dans le passé, peu importait le résultat aux élections fédérales, les Canadiens savaient qu’ils pouvaient compter sur leur gouvernement comme chien de garde. On s’entendait sur le fait que seul Ottawa avait les moyens finan­ciers et la stabilité pour recueillir des données à long terme sur le climat et l’environnement. Si un déversement pétrolier se produisait, les scientifiques du gouvernement savaient quoi faire.
Les Canadiens doivent se rendre compte que leur gouvernement n’entend plus jouer ce rôle. Au contraire, il veut faire du pays la terre promise pour toutes les com­pagnies qui se proposent de venir y extraire des ressources naturelles, en abolissant le plus possible la surveillance et les contraintes.

Sur quoi vous basez-vous pour affirmer que les scientifiques au service du gouvernement sont muselés; qu’ils n’arrivent plus à parler aux journalistes aussi librement qu’avant?

De nombreux scientifiques du gouvernement ont vu la politique de communication de leur employeur se resserrer comme un étau. Certains exemples sont flagrants. Kristi Miller, une scientifique du ministère Pêches et Océans a publié, en 2011, une étude dans la revue Science à propos d’un virus qui tuait les saumons sockeye dans les eaux de la Colombie-Britannique. Plusieurs journalistes ont voulu faire une entrevue avec elle, mais le Conseil privé, rattaché directement au bureau du premier ministre, lui a interdit de parler.
Lors de la conférence de l’Année polaire internationale, à Montréal, des scien­tifiques d’Environnement Canada se sont présentés pour partager avec leurs col­lègues les résultats de leurs recherches. Ils étaient accompagnés de relationnistes du gouvernement, qui agissaient comme mo­dérateurs pendant la période de questions. Cela ne s’était jamais vu auparavant! Les scientifiques étaient humiliés.
Mais le meilleur exemple est probablement celui qu’a mis en évidence le journaliste Tom Spears, du Ottawa Citizen. En 2012, il a voulu publier un article gentillet à propos des tempêtes de neige et s’est intéressé à une étude menée conjointement par des chercheurs de la NASA, d’Environnement Canada et du Conseil national de recherches Canada. Il a téléphoné à la NASA et obtenu une entrevue en 15 minutes. Mais quand il s’est adressé à Environnement Canada, on l’a débouté. Grâce à la Loi sur l’accès à l’information, il a appris que sa demande était passée entre les mains de 11 personnes. Les relationnistes étaient tellement paranoïaques qu’ils ne voulaient pas laisser le scientifique d’Environnement Canada répondre, même s’ils s’entendaient pour dire que le sujet était anodin, bien loin de la politique.

Mais il y a toujours eu un certain contrôle de l’information scientifique de la part des politiques. Pendant des années, les gouvernements canadien et québécois ont préféré ignorer les effets de l’amiante sur la santé, pour soutenir les exportations.

Les scientifiques gouvernementaux n’ont jamais eu les coudées entièrement fran­ches, c’est vrai. Sauf que, autrefois, la ligne était claire. Les chercheurs pou­vaient parler de leurs résultats, mais ne s’aventuraient pas à commenter les décisions politiques, au risque de se faire taper sur les doigts. Aujourd’hui, les chercheurs ne peuvent même plus diffuser les faits.

Un autre gouvernement pourrait-il renverser la vapeur?

Un gouvernement plus respectueux de la science pourrait rétablir le financement de certaines institutions scientifiques, s’il le souhaite. Mais il faudra du temps pour réhabiliter la réputation du Canada, qui s’est fortement dégradée. De plus, les meilleurs chercheurs du pays tournent actuellement le dos à la fonction publique. Certains se trouvent des postes dans les universités, mais plusieurs doivent aller dans le privé ou quittent le pays. C’est une perte immense sur le plan intellectuel et nous allons mettre du temps à nous en relever.

Certains de vos détracteurs vous disent partial. Vous avez été candidat pour le Parti vert du Canada, lors d’une élection partielle en 2012.

Avant tout, je suis journaliste. J’ai passé 16 ans à exercer ce métier, et seulement 3 mois à faire campagne pour le Parti vert. Avant même de me présenter en politique, je me suis intéressé au dossier noir de la science sous Stephen Harper. J’ai voulu raconter une histoire dont, à l’époque, personne ne parlait. Et je l’ai solidement documentée.

Photo: Presse Canadienne







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