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Comment un félin est devenu matou

Par Marine Corniou - 21/07/2015
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Cinnamon est une chatte affectueuse mais un peu timide, selon les vétérinaires qui la côtoient chaque jour, au centre de recherche de l’université du Missouri. Elle est quand même devenue un symbole pour les généticiens: c’est le premier chat dont le génome a été entièrement séquencé, fin 2014.

Celui du chien avait été déjà décrypté en 2005; ceux de la poule et du rat en 2004; celui de la souris dès 2002. Pour le chat, il était temps! Car lui aussi peut être utile à la science. Il partage en effet avec l’humain plus de 250 affections génétiques, telles que la dystrophie musculaire ou certains troubles de la rétine, et subit les assauts de virus proches des nôtres, comme celui du sida félin.

Mais l’ADN de Cinnamon ne servira pas uniquement à faire avancer la médecine. Il a déjà permis aux scientifiques de mieux comprendre l’histoire d’amour nous liant aux félins.

«En fait, le chat reste un animal semi-domestiqué», tient à préciser Michael Montague, chercheur à l’université Washington à Saint Louis, aux États-Unis, et premier auteur de l’analyse génétique parue dans PNAS.

Attiré par les rongeurs

Il faut dire que le chat s’est acoquiné assez tard avec les humains. Alors que le chien a été domestiqué il y a plus de 30 000 ans, le petit félidé ne s’est approché des villages qu’il y a 10 000 ans environ, en Mésopotamie, peu après l’apparition de l’agriculture. Attirés par les rongeurs rôdant autour des stocks de grains, certains chats sauvages du désert ont compris qu’ils avaient tout intérêt à se rapprocher des agriculteurs, notamment pour finir les restes de leurs repas et bénéficier d’une protection contre les prédateurs, comme les hyènes.

En 2004, des archéologues français ont d’ailleurs mis au jour la plus ancienne preuve de ce lien: ils ont découvert à Chypre les ossements d’un chat enterré avec un homme dans une sépulture datée de 9 500 ans avant notre ère. Un chat dont les ancêtres ont dû être amenés par bateau, puisque les îles méditerranéennes n’hébergeaient pas de félins sauvages.

Quatre mille ans plus tard, Minou avait conquis le cœur des Chinois ou, du moins, leurs villages. À preuve, sur le site archéologique de Quan­hu­cun, dans le Hunan, des chercheurs ont découvert en 2013 des os datant de plus de 5 300 ans. L’analyse au carbone 14 de ces os de chats et de ceux de rongeurs a démontré que les premiers se nourrissaient des seconds, attirés là par les champs de millet. Les matous vivaient donc à proximité des fermiers, et tout le monde y trouvait son compte!

Peu de pressions de sélection

L’histoire d’amour entre le chat et l’humain restera, pendant des millénaires, celle d’une tolérance mutuelle et d’un opportunisme réciproque. Car à la différence des autres animaux domestiques, dont de multiples variants ont été sélectionnés au fil du temps pour leur viande ou leur lait, pour leur talent de chasseur ou de gardien de troupeaux, les chats ont été laissés libres d’évoluer à leur guise. «Contrairement aux chiens, explique Michael Montague, ils ont subi peu de pressions de sélection visant à favoriser des traits de caractère ou certaines aptitudes. De plus, les chats domestiques ont toujours continué à se croiser avec les populations sau­vages, dont ils sont restés généti­quement proches.»

Il reste que même «légère», cette domestication est inscrite aujourd’hui dans leur ADN. C’est ce qui ressort de l’analyse des généticiens qui ont aussi comparé le génome de Cinnamon à celui d’autres chats domestiques puis à celui de chats sauvages et d’autres animaux, dont le tigre.

Les gènes de la domestication

«Nous avons été étonnés de réussir à mettre en évidence des différences reflétant l’effet de la domestication, reprend Michael Montague. Les gènes les plus modifiés chez le chat domestique sont des gènes impliqués dans la croissance et le développement des neurones, dans la physiologie du cerveau et les neurotransmetteurs. Notre hypothèse, c’est que ces changements ont permis aux chats de devenir plus dociles et de mieux interagir avec les humains.»

Parmi ces gènes, certains jouent aussi un rôle dans la réponse à la peur, dans la mémoire, dans la capacité à apprendre de nouveaux comportements et dans la réceptivité face à une récompense alimentaire. Une «sensibilité» qui aurait achevé de convaincre les chats les plus farouches de mettre leur nature antisociale en sourdine pour rester à proximité des humains.

Si on ajoute à cela leur ronronnement réconfortant et leurs irrésistibles postures, on comprend qu’ils aient eu peu à peu raison de nos réticences; il y a aujourd’hui trois fois plus de chats que de chiens dans le monde! Roux ou tigrés, à poils ras ou longs, au museau pointu ou rond, et même en version sphynx dénudé: on trouve maintenant des chats pour tous les goûts. Cela fait pourtant seulement 200 ans qu’on les sélectionne suivant des critères esthétiques. Le persan, le bleu russe, le siamois et l’angora ont été les premiers enregistrés en Europe. À ce jour, on dénombre environ 80 races distinctes de chats, bien que les associations félines n’en reconnaissent officiellement qu’une quarantaine.

Cinq femelles à l'origine de tous

Toutefois, aussi variés et dissemblables soient-ils, ces 600 millions de compagnons sont tous les rejetons d’un même groupe de chats sauvages, Felis silvestris lybica, originaire du Moyen-Orient. Plus précisé­ment, ils descendraient de cinq femelles mésopotamiennes – sans doute plus malignes et aventureuses que la moyenne! C’est ce qu’a suggéré en 2007 une étude menée par l’équipe de Carlos Driscoll, du laboratoire de diversité génétique du National Cancer Institute aux États-Unis. Pour arriver à cette conclusion, le chercheur a passé 6 ans à récolter de l’ADN mitochondrial de 979 chats sauvages aux quatre coins du monde, depuis l’Écosse jusqu’à la Namibie, en passant par Israël et la Mongolie, et à le comparer à celui de centaines de chats domestiques. Quand on aime, on ne compte pas!

Leslie Lyons, généticienne de l’université UC Davis, en Californie, est elle aussi éprise de ces «fauves altiers de la maison», comme les désignait le poète chilien Pablo Neruda. Cette spécialiste mondiale de la génétique féline, qui a participé au décryptage de l’ADN de Cinnamon, vient de lancer le programme 99 Lives (99 vies), dans le but de séquencer finement au moins 99 autres génomes de chats provenant de toutes les régions du monde.

Au coût de 7 000 $ par génome, 99 Lives promet d’identifier les mutations génétiques responsables de maladies affectant certaines races. Leslie Lyons pro­pose d’ailleurs à qui le veut de lui faire parvenir l’ADN de son chat (recueilli sur ses gencives avec un coton-tige). Pour une centaine de dollars, on saura si l’animal possède des mutations génétiques délétères, s’il descend de l’une des 29 races majeures ou si un rusé chat de ruelle a entaché son pedigree. De quoi pouvoir se vanter, preuve à l’appui, de posséder un vrai persan ou un vrai ashera, cette race hypoallergénique créée en 2007, croisement entre un chat léopard d’Asie, un serval africain et un chat domestique, dont les spécimens rarissimes peuvent valoir jusqu’à 125 000 $.
 
Uniques en leur genre

Si le caractère du chat est unique, sa biologie, elle aussi, est singulière. L’étude menée à l’université Washington au Missouri a prouvé que les chats ont l’ouïe plus aiguisée que les autres carnivores. Ils ont aussi un système digestif très efficace pour digérer les matières grasses de leurs repas particulièrement riches en viande (le chat est un hyper-carnivore, alors que le chien est omnivore). Le chercheur Michael Montague ajoute: «Leur système de détection des phéromones est très développé par rapport à celui des chiens, des vaches ou des humains.
On pense que cette capacité à détecter les phéromones vient du mode de vie solitaire des chats sauvages qui en avaient besoin pour évaluer leur environnement et repérer des partenaires.»  Et ce n’est pas tout: les chats sont de remarquables nyctalopes; leur vision nocturne est exceptionnelle.

 





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