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Reportages

Braconnage: crimes contre nature

Par Jean-Pierre Rogel - 18/02/2015
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«Quelques minutes suffisent aux contrebandiers. C’est à la tronçonneuse ou à la hache qu’ils sectionnent la corne convoitée après avoir endormi le rhinocéros avec une fléchette hypodermique. Puis, ils disparaissent. L’a­ni­­mal n’en meurt pas tout de suite, il se relève et s’effondre plus tard au bout de son sang. On le sait, parce qu’on voit les traces et qu’on trouve des carcasses loin du lieu de l’attaque initiale.»

Sean Willmore parle d’expérience. En tant que président de la Fédération internationale des rangers (FIR), cet Australien athlétique au visage rond a accompagné de nombreuses fois ses collègues africains et indiens sur le terrain. Il connaît aussi la suite de l’histoire. «Exportée clandestinement vers l’Asie, résume-t-il, la corne est revendue à des intermédiaires. Elle atteint des prix très élevés – autour de 100 000 $ pour une corne bien préservée. Elle est ensuite transformée en sculpture de luxe ou réduite en poudre et destinée aux usages de médecine traditionnelle.»

"Rongez-vous les ongles à la place!"
Tout autant que la réalité du massacre – ces animaux sont tués un à un, sans relâ­che, malgré leur statut d’espèce protégée –, ce qui choque le ranger est que la plupart des cornes de rhinocéros sont pulvérisées pour être incorporées dans de pseudo-remèdes. Un marché qui, apparemment, ne cesse de s’étendre en Asie.
«Ces animaux sont délibérément mutilés et massacrés pour satisfaire des caprices irrationnels, dénonce Sean Wilmore. Quand on pense que leur corne est essentiellement faite de kératine, la même matière que celle de nos ongles… Si vous pensez que ces cornes peuvent régler vos problèmes de dysfonction érectile, rongez-vous donc les ongles à la place!»

Pour le bouillant président de la FIR, il faut briser la chaîne, faite «de corruption, de cupidité et d’imbécilité», qui va du braconnier local, recruté par des groupes criminels organisés, jusqu’au consommateur berné et crédule. Au Congrès mondial sur les parcs (CMP), qui se tenait en novembre 2014 à Sydney à l’initiative de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), il n’était pas le seul à réclamer des autorités plus de fermeté à ce sujet.

Tour à tour, Marco Lambertini, di­recteur général du WWF, puis Widodo Ramono, président de la Rhino Conservation Foundation of Indonesia (YABI) et enfin Nadya Hatagulung, directrice d’une fondation de Singapour au nom si inspirant, Let Elephants Be Elephants – Laissons les éléphants être des éléphants –, ont exprimé le même point de vue. Face à la «professionnalisation» du braconnage des cornes de rhinocéros et des défenses d’éléphant, ont-ils répété, il faut déployer les grands moyens et rompre la chaîne de l’offre et de la demande.

Un arsenal militaire
À l’échelle du continent africain – le plus touché –, les braconniers disposent maintenant de matériel militaire et de fusils d’assaut modernes. Ils sont renseignés et bien organisés; ils peuvent entrer et sortir d’un parc national en quelques heures grâce à des véhicules rapides et puissants, parfois en franchissant des frontières, ce qui nécessite des complicités. Disposant de moyens techniques considérables – jumelles à vision nocturne, fusils télescopiques, téléphones satellitaires pour sécuriser leurs communications –, ils savent précisément où traquer les rhinocéros et les éléphants. Ils parviennent parfois à leurs fins en tendant des pièges, l’un des plus courants étant d’empoisonner à fortes doses d’arsenic les mares fréquentées par les rhinocéros. Cruel et efficace.

L’Afrique du Sud, où vivent 80 % des rhinocéros africains – la population totale étant estimée à 25 000 individus –, est au cœur des controverses. Malgré de nombreux efforts, elle ne semble pas réussir à protéger ses rhinocéros. Le bilan s'alourdit d'année en année. Alors qu'en 2013, le Ministère de l'environnement d'Afrique du Sud déplorait la mort de 1004 in­dividus, les derniers chiffres pour l'année 2014 font état de 1215 rhinocéros tués. En 2007, seuls 13 rhinocéros avaient été braconnés.

C’est dans le parc national Kruger, très apprécié des touristes pour sa vie sauvage, que la contrebande frappe le plus fort. Selon les bilans officiels, la chasse illégale initiée localement a diminué grâce à la surveillance accrue, ainsi qu’à la mobilisation des communautés autour du parc. Mais depuis plusieurs années, des contrebandiers y font des incursions depuis le Mozambique voisin. Malgré la surveillance des rangers et de l’armée, ils parviennent à entrer clandestinement et à s’évanouir dans la nature avec leur butin. De source officielle, 827 rhinocéros ont été tués dans le parc Kruger en 2014.

Tout le monde s’entend quant à la nécessité d’une répression du trafic organisé par des groupes criminels internationaux. «Il est temps de recourir aux grands moyens», a déclaré à Sydney John Scanlon, le secrétaire général de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). «Devant la persistance et même, dans certains cas, la croissance du braconnage orchestré par des groupes criminels, la réponse des États concernés et de la communauté internationale doit être forte. Nous avons les moyens, nous pouvons décapiter ces réseaux de trafiquants.»

Voilà qui est peut-être plus facile à dire qu’à faire. Sur la même estrade, lors de ce congrès tenu dans une sorte de hangar du parc olympique de Sydney par une chaude soirée, la ministre des Affaires environnementales de l’Afrique du Sud, Edna Molewa, prend la parole. Elle reconnaît que, malgré la mise en place de plusieurs mesures récentes, dont les patrouilles en hélicoptère et le déploiement de l’armée de terre le long de la frontière avec le Mozambique, le phénomène persiste. Pis encore, le bilan s’alourdit. «Malheureusement, souligne-t-elle, enrayer ce fléau n’est pas simple.»

Les villageois, des partenaires en conservation
Un plan de cinq ans a été dressé. Le premier volet consiste à soutenir économiquement les communautés bordant le parc. Il s’agit de faire des villageois des partenaires en conservation, notamment en développant l’écotourisme. Cela semble donner de bons résultats, puisque les raids de chasseurs locaux appâtés par le gain ont fortement diminué.

Le second volet vise à lever ce que la ministre n’hésite pas à appeler le «voile de l’impunité». Lorsqu’ils étaient arrêtés, les contrebandiers sud-africains étaient rarement traduits en justice, et encore plus rarement condamnés à de lourdes peines. Ce n’est plus le cas. En juillet dernier, un contrebandier a été condamné à 77 ans de prison. Un mois plus tard, les membres d’un réseau ayant opéré il y a quelques années ont été arrêtés et leur procès devrait s’ouvrir sous peu. Une trentaine de dossiers semblables sont en instruction judiciaire. «C’est une guerre contre un crime organisé et la clé, dit la ministre, c’est l’intégration de toutes les mesures – répressives, préventives et éducatives.»

Ministre important dans le cabinet sud-africain, Edna Molewa entend peser de tout son poids. Pour la première fois dans un pays africain – pour ne pas dire dans le monde –, un ministre responsable de l’environnement détient un pouvoir de décision exceptionnel. Reste à voir ce que cela donnera, disent les observateurs. Cette année, les services douaniers sud-africains seront coordonnés avec Interpol et l’armée utilisera de nouveaux moyens techniques, comme des drones, pour traquer les contrebandiers.

Si l’Afrique du Sud est engluée dans ce problème, les pays voisins tentent plutôt d’endiguer le trafic de défenses d’éléphant, les braconniers étant toujours à l’œuvre, particulièrement en Afrique centrale. Quoi qu’il en soit, rien n’égale les moyens anti-braconnage récemment mis en œuvre par l’Afrique du Sud pour ses rhinocéros et, par la même occasion, pour ses éléphants et tous ses animaux menacés.

Comment supprimer la demande?
L’autre élément dont on doit tenir compte, c’est la persistance d’une demande de la part de pays consommateurs, aussi bien pour les cornes des rhinocéros que pour l’ivoire des éléphants. Comment réduire et, en fin de compte, supprimer la demande? Un très vieux débat, mais qui, selon John Scanlon, de la CITES, «commence à sortir de la rhétorique diplomatique et débouchera bientôt sur des actions concrètes au sein de la communauté internationale». Un nouveau sommet mondial sur la question, prévu pour ce printemps, devrait examiner plusieurs propositions concrètes. L’une d’entre elles conférerait des pouvoirs accrus à Interpol et aux services douaniers. On parle aussi de sanctions économiques envers les pays qui ferment les yeux sur des importations qui, de par les lois internationales, sont illégales. Ces mêmes pays transforment la «ma­tière première animale» et entretiennent – ou tolèrent – des marchés intérieurs florissants.

On blâme les pays asiatiques, principalement le Vietnam, la Thaïlande et la Chine. Trois importateurs avérés où la consommation de produits de médecine traditionnelle est forte. Diverses potions contenant ou prétendant contenir des extraits de corne de rhinocéros sont proposées comme traitement, notamment contre l’anémie, les maux de ventre, les fièvres ou la faiblesse cardiaque. Bien que d’éminents praticiens de la médecine chinoise se soient distanciés de ces prétendus remèdes, il reste que la demande populaire demeure forte.

Au cours de ces dernières années, consciente de la désapprobation internationale, la Chine a commencé à réprimer les entrées illégales. Elle a même instauré un contrôle public des entreprises fabriquant des médicaments, afin de sévir contre les contrevenants. Mais les organismes in­te­r­na­­­tionaux qui luttent contre le trafic d’animaux sauvages ne sont pas impressionnés. «Comme la fabrication de ces potions est clandestine et essentiellement artisanale – on parle d’une multitude de petits ateliers et d’échoppes locales –, la Chine est très loin du compte. Même chose pour les autorités thaïlandaises et vietnamiennes: elles ne jouent pas franc jeu», estime le responsable d’une ONG, rencontré à Sydney, qui préfère conserver l’anonymat. «Tous les pays ont leur part de combat à mener contre ce fléau, affirme pour sa part la ministre sud-africaine Edna Molewa. Mais nous avons une responsabilité internationale à assumer, et si nous sommes capables de coopérer, nous enrayerons ce fléau, j’en suis convaincue.» Il faudra attendre de voir si le prochain sommet sur la question accouchera de mesures efficaces. Mais cette fois, on sent une réelle détermination.
 
La rumeur du Vietnam

Après avoir amorcé un déclin dans les années 1990, le marché illégal des cornes de rhinocéros en Asie a repris de plus belle au milieu des années 2000. Pourquoi? Personne ne semblait le savoir. Puis, en 2007, l’organisme non gouvernemental de surveillance Traffic a noté une forte augmentation de la demande intérieure au Vietnam. Comme ce pays n’était pas le marché principal, l’organisme a d’abord pensé que la destination finale était la Chine, le Vietnam ne servant que de plaque tournante. Mais Traffic a dû se rendre à l’évidence: la demande finale était bel et bien celle du marché intérieur vietnamien, et sa croissance était phénoménale.
Que s’est-il passé? On ne sait toujours pas avec exactitude. Mais, à l’époque, comme par hasard, cette explosion de la demande a coïncidé avec la propagation d’une rumeur à l’effet que la poudre de rhinocéros permettait de guérir le cancer. Mieux, qu’elle aurait guéri le cancer d’un homme politique important qui, cependant, n’a jamais été identifié. Un traitement contre le cancer? Voilà qui était nouveau. Comme l’a déclaré à la revue Nature Huijun Shen, président de l’Association de médecine traditionnelle chinoise du Royaume-Uni, il n’existe absolument aucune mention de l’utilisation de la poudre de rhinocéros pour traiter le cancer dans les textes de médecine chinoise ni, a fortiori, de son efficacité à cet effet.
Peu importe, la rumeur aurait décollé et enflé en Asie, nourrissant un appétit pour les cornes. Selon un document de la CITES, on peut aussi penser que l’accession des classes moyennes à une relative richesse matérielle, au Vietnam et en Chine, aurait contribué à faire gonfler ce marché.
Aucune enquête sérieuse n’a documenté ce qu’on peut appeler la «rumeur du Vietnam». Du côté des pays pourvoyeurs, l’Afrique du Sud a vu des réseaux d’exportation se développer depuis 2008. Les autorités ont épinglé plusieurs Vietnamiens aux valises chargées de cornes de rhinocéros: du jamais vu.
En 2012, l’Afrique du Sud a conclu avec le Vietnam un accord de coopération qui lui a notamment permis, en novembre 2014, d’arrêter des trafiquants vietnamiens s’apprêtant à exporter 18 cornes depuis l’aéroport de Johannesburg.






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