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Biodiversité: la ville est aussi une jungle

Par Marine Corniou - 04/08/2014
Le renard traverse nonchalamment le jardin japonais, coupant la route aux promeneurs sans leur prêter la moindre attention. Il est ici chez lui, au Jardin botanique de Montréal, où près de un million de visiteurs déambulent pourtant chaque année. «Avec sa femelle, il occupe les lieux depuis quatre ans, et nous avons des portées de renardeaux chaque année, précise Jacques Dancosse, médecin vétérinaire et conseiller scientifique à la division de la recherche du Biodôme de Montréal. Les gens sont surpris de voir des renards en ville, pourtant c’est normal d’en trouver là, c’est un animal qui s’adapte facilement à de nombreux milieux.»

Goupil n’est pas le seul à se plaire dans nos espaces verts, nos ruelles et nos cours. À voir le nombre de têtes brunes surgir au parc Jean-Drapeau au printemps, on comprend que les marmottes n’ont pas de problèmes non plus pour s’y reproduire. «Idem pour les écureuils, les ratons laveurs, les moufettes, les goélands à bec cerclé ou les lapins, énumère Jacques Dancosse. On trouve même des coyotes sur l’île de Montréal, là où il y a des cerfs, dont la population a également augmenté ces dernières années.»

La métropole québécoise est loin d’être une exception. Depuis quelques années, même les grands prédateurs, comme les ours ou les coyotes, envahissent les villes d’Amérique du Nord. Seth Magle en sait quelque chose. En plein centre de Chicago, ce biologiste tombe nez à nez avec des coyotes presque tous les jours. Depuis 10 ans, leur nombre dans le comté de Chicago aurait augmenté de 3 000%, pour atteindre environ 3 000 individus. «On les débusque dans les fourrés, derrière les immeubles, dans les parcs; là où il y a peu de circulation», indique le jeune homme, directeur du Urban Wildlife Institute, un centre de recherche mis sur pied en 2009, au cœur du zoo de Lincoln Park, dans le but d’étudier la faune urbaine.

Les bottes souillées et le bas de pantalon trempé, Seth Magle revient justement d’une journée «sur le terrain». Entendez par là les parcs de la ville, les banlieues, les cimetières et les terrains vagues, où son équipe a installé une centaine de caméras permettant d’observer le va-et-vient de la faune. «Cela nous a permis de voir quantité de coyotes, de ratons laveurs, d’opossums, de renards roux, mais aussi des animaux que je ne m’attendais pas à rencontrer en zone urbaine, comme des visons et des écureuils vo­lants», indique-t-il.


Coyote dans Lincoln Park, à Chicago (John Picken, Wikicommons)

Le zoo dans la ville

Les villes seraient-elles la nouvelle arche de Noé? «Les animaux y sont de plus en plus nombreux, et ils ont eu le temps de s’adapter à ce nouveau milieu, poursuit-il. De génération en génération, on observe chez ces différentes espèces des changements de comportement. Ce qui n’est pas surprenant! Les villes regorgent de nourriture et ne cessent de gagner du terrain; il y a donc une pression évolutive très forte pour que les animaux apprennent à y vivre.»

Les coyotes, justement, y sont comme des poissons dans l’eau. Ils utilisent les feux de circulation pour traverser les rues, marquant l’arrêt sur le terre-plein central et tournant la tête dans la bonne direction avant de s’engager. «Et ils sont devenus nocturnes, alors qu’ils sont naturellement crépusculaires. Cela leur permet d’éviter les piétons et la circulation automobile», ajoute Seth Magle. Les jeunes coyotes nés à Chicago ont d’ailleurs un taux de survie cinq fois plus élevé que celui de leurs cousins ruraux.

Les oiseaux, eux aussi, sont passés maîtres dans l’art d’éviter les collisions. En seulement 30 ans, les ailes des hirondelles à front blanc vivant en zone urbaine au Nebraska se sont raccourcies, pour devenir plus manœuvrables, selon une étude publiée en 2013 dans Current Biology. Conséquemment, elles sont de moins en moins nombreuses à périr sur la route. Quant aux bruants à gorge blanche de San Francisco, ils ont carrément changé la fréquence de leurs chants. Entre 1969 et 2005, alors que le bruit lié au trafic a augmenté, ces passereaux ont élevé la fréquence de leurs piaillements pour communiquer malgré le fond sonore. «De plus en plus d’espèces apprivoisent la ville, mais beaucoup y sont présentes depuis longtemps. Si on les remarque mieux aujourd’hui, c’est aussi parce qu’on les cherche davantage», nuance Seth Magle.

Les biologistes, en effet, commencent tout juste à s’intéresser aux liens – étroits – entre centres urbanisés et vie sauvage. «On a tendance à croire que la nature, c’est tout ce qui existe en dehors des zones habitées. C’est faux: toutes les interactions écologiques normales se déroulent aussi en ville; par exemple, la recherche de partenaires ou d’habitats, ainsi que les relations entre les prédateurs et les proies. Les règles sont ici aussi complexes que dans n’importe quel écosystème», poursuit le chercheur. Au-delà des allées d’arbres plantés et des jolis parterres de fleurs bien délimités, la nature prendrait donc à notre insu ses quartiers en ville.

Un écosystème urbain

«Depuis peu, on réalise que la cité est riche en biodiversité, qu’elle constitue un écosystème en tant que tel et non pas un amalgame de plusieurs fragments d’écosystèmes. Cette prise de conscience est récente, surtout au Canada, analyse Stéphanie Pellerin, chercheuse à l’Institut de recherche en biologie végétale de l’Université de Montréal. On a tou­jours tenu pour acquis qu’il n’y avait pas d’espèces “intéressantes” en ville, où la flore est très influencée par l’homme, mais c’est faux.»

À preuve, l’un de ses étudiants a trouvé récemment dans un boisé de Montréal une espèce de plante qu’on n’avait pas vue au Québec depuis 1920. «C’est un type de carex endémique au Canada, mais qu’on pensait disparu chez nous, explique la botaniste qui mène depuis quatre ans des projets de recherche sur la biodiversité dans la grande région de Montréal. Nous avons aussi trouvé d’autres espèces végétales indigènes rares.»

C’est justement pour mieux connaître l’écosystème urbain que l’Urban Wildlife Institute a été créé. «L’idée, c’est de mettre en évidence certains principes universels de la faune urbaine, qui pourraient s’appliquer dans toutes les métropoles du monde, précise Seth Magle. On cherche à mieux comprendre les relations trophiques entre les mammifères, les insectes, les oiseaux, les plantes, etc.» Le biologiste souhaite aussi expliquer pourquoi certaines espèces se plaisent au milieu du bitume et des pots d’échappement, alors que d’autres n’y survivent pas. «Ce n’est pas toujours clair. Le renard roux se plaît en ville, mais pas le renard gris qui est pourtant très proche. Cela dit, les espèces observées dans les zones urbaines sont globalement plus flexibles, plus intelligentes, plus généralistes que les autres. Elles s’accommodent de plusieurs types d’habitats ou de régimes alimentaires», note-t-il.



Pas étonnant, donc, que les moineaux, les pigeons ou les rats soient présents dans toutes les villes du monde. Pour autant, ces espèces peu exigeantes n’ont pas le monopole des cités. La «jungle urbaine» est bien plus riche qu’on l’imaginait, comme vient de le démontrer une étude menée dans 147 villes de 36 pays par des chercheurs du centre national d’analyses et de synthèses écologiques (NCEAS) de Santa Barbara, en Californie. «Nous avons recensé les espèces de plantes présentes dans 110 villes et celles d’oiseaux dans 54 villes. Par rapport aux milieux naturels, les densités d’espèces sont très faibles, comme on pouvait s’y attendre. Mais les villes abritent tout de même 20% des espèces d’oiseaux et 5% des espèces de plantes de la planète», explique Myla Aronson, première auteure de cette étude publiée en 2014.

Chaque centre urbain héberge en fait des espèces locales (endémiques) qui constituent une sorte d’échantillon biologique typique des écosystèmes alentour. «Cette découverte est une grande surprise, commente la chercheuse. Même si certaines espèces se retrouvent partout, chaque ville abrite sa faune et sa flore spécifiques. Et c’est tant mieux! Plusieurs études ont démontré que les plantes endémiques attirent des communautés d’oiseaux et d’insectes beaucoup plus riches que les plantes “importées” qui ne font pas partie de l’écosystème initial.»

Un refuge pour certaines espèces?

De là à dire que les villes pourraient contribuer à préserver la biodiversité, il n’y a qu’un pas. Mais Myla Aronson n’hésite pas à le franchir. «Nous avons trouvé des espèces menacées ou en voie d’extinction dans les villes, souligne-t-elle. Les espaces verts sont devenus des refuges importants pour les animaux endémiques et migrateurs. Il faut en tenir compte, surtout dans les villes tropicales, dont la croissance est la plus forte, et qui sont situées là où la biodiversité est la plus riche.» Seth Magle n’est pas étonné par les résultats de l’étude. Son équipe s’est aperçue que le bihoreau à couronne noire, une espèce de héron menacée, a élu domicile autour du zoo de Lincoln Park et semble s’y épanouir.

Non loin de Chicago, dans la ville de Milwaukee, c’est la couleuvre à petite tête, en voie de disparition, qui a trouvé refuge. Idem pour les abeilles, qui «tombent comme des mouches» dans les campagnes, mais s’installent en ville où elles trouvent une grande variété d’espèces végétales et moins de pesticides qu’à la campagne. «Avec l’extension de l’urbanisation et la perte des habitats naturels, on n’a pas le choix de considérer les villes comme un espace utile pour la conservation des espèces. Certains biologistes sont encore réticents face à cette idée, mais elle s’impose de plus en plus», affirme Seth Magle.


Ruches dans le parc Georges Brassens, à Paris

«Les villes utilisent les trois quarts des ressources produites par la planète, mais elles font aussi partie de la solution pour préserver la nature. C’est là que naissent les idées innovantes et les outils de gouvernance», a rappelé Braulio Ferreira de Souza Dias, secrétaire exécutif de la Convention sur la diversité biologique de l’Organisation des nations unies, lors d’une journée de conférence sur la biodiversité urbaine à l’Université Concordia, à Montréal, en mars 2014. «Les villes doivent devenir leaders en matière de protection des écosystèmes, pour que ces derniers puissent continuer à fournir à leurs habitants des services vitaux comme de l’eau propre, un air sain, la sécurité alimentaire et la résilience face aux événements climatiques extrêmes.»

La biodiversité au service des citadins

Protéger la biodiversité urbaine, contribue aussi à améliorer la vie des citadins. Car les arbres dépolluent l’air, en stockant le CO2 et les particules fines, retien­nent l’eau, protègent contre les îlots de chaleur. En 2008, des chercheurs de l’université Columbia, à New York, ont démontré que planter 340 arbres supplémentaires par kilomètre carré suffisait à faire baisser de 25% le taux d’asthme chez les enfants de 4 et 5 ans. Quant à l’ombre fournie par les arbres des rues, elle peut faire baisser de 2 °C à 5 °C la température de l’air en été, réduisant de 30%, du même coup, les besoins en climatisation.

Et comme la nature est bien faite, ce sont les mélanges d’espèces endémiques qui sont les plus efficaces pour remplir ces missions. En favorisant les espèces végétales locales, on soutient les oiseaux, les pollinisateurs et toute la chaîne alimentaire qui en dépend. À titre d’exemple, un entomologiste de l’université du Delaware, aux États-Unis, a prouvé, en 2009, que les espèces locales de chêne pouvaient nourrir jusqu’à 537 espèces de chenilles, alors que le ginkgo, un arbre d’origine chinoise très répandu en ville, n’en accommode que 3.

Les plantes exotiques, jolies mais mal adaptées à nos régions – et potentiellement envahissantes –, n’auront plus leur place dans les villes du futur. «Notre étude démontre que les villes ne font vivre que 8% des espèces d’oiseaux et 25% des espèces de plantes qui peuplent les espaces naturels alentour, assure Myla Aronson. Or, il est possible d’améliorer ces densités en recréant des habitats naturels dans les parcs et les jardins.»

C’est aussi l’avis d’Andrew Gonzalez, professeur au département de biologie de l’Université McGill et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la biodiversité. À la demande du ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP), son équipe travaille avec la fondation Suzuki à mettre en place, dans la grande région de Montréal, un réseau d’espaces verts pour assurer la continuité entre les milieux naturels. «On souhaite créer des réseaux écologiques, c’est-à-dire des habitats naturels reliés entre eux par des corridors verts permettant aux espèces de se déplacer librement. Le but est de minimiser l’impact des villes sur l’environnement. Jusqu’à maintenant, chaque municipalité travaillait dans son coin, sans coordination», explique-t-il.

La phase pratique du projet, à savoir la plantation d’arbres, devrait débuter au cours des deux prochaines années. «Les habitats fragmentés sont associés à moins de biodiversité. À plus long terme, la connectivité augmentera la capacité d’adaptation des espèces aux changements climatiques», poursuit le chercheur qui est aussi directeur du Centre de la science de la biodiversité du Québec. Cette prise de conscience verte a beau être tardive, elle reste d’actualité: 60% des surfaces qui seront urbanisées en 2030 ne le sont pas encore; elles gagneraient à être conçues dans le respect des écosystèmes. «De nombreuses villes, comme Montréal, doivent aussi rénover toute leurs infrastructures. Il est donc temps de repenser le réseau de façon plus intelligente», ajoute Andrew Gonzalez.

Si les urbanistes ne peuvent plus concevoir les villes comme des forteresses de béton, les citadins, eux, doivent accepter de partager leur espace. «L’éducation de la population est primordiale. J’ai vu des gens tenter d’abattre un couple de faucons qui s’était installé dans la tour du parc olympique, parce qu’ils tuaient “leurs” pigeons», déplore Jacques Dancosse, vétérinaire au Biodôme. Il faudra pourtant s’en accommoder; il suffit de chasser la nature de l’asphalte pour qu’elle revienne au galop.


La biodiversité des villes en chiffres
  • Montréal abriterait plus de 1 060 espèces de plantes, plus de 270 espèces de papillons, plus de 120 espèces d’oiseaux et plus de 80 espèces de poissons.
  • À Québec, sur le campus de l’Université Laval, on recense près de 1 000 espèces de plantes, une dizaine d’espèces de mammifères, plus de 120 espèces d’oiseaux et même une population de salamandres cendrées.
  • On trouve à Bruxelles 50% des espèces florales de Belgique.
  • À New York, dans Central Park, on a dénombré 270 espèces d’oiseaux migrateurs.
  • À Sheffield, au Royaume-Uni, une étude a recensé 4 000 espèces d’invertébrés et 1 000 espèces de plantes dans seulement 61 jardins résidentiels urbains.
 
Apprendre à cohabiter

La faune en ville? Pour beaucoup, cela n’évoque rien d’autre que les invasions de pigeons, les poubelles éventrées par les ratons laveurs et les jardins pillés par les écureuils. Seth Magle, directeur du Urban Wildlife Institute à Chicago, reconnaît que la «gestion de conflits» entre citadins et animaux est un volet important de sa recherche, qu’il s’agisse de prévenir les dégâts matériels, les accidents de voiture ou les attaques contre les chiens et les chats. «Beaucoup de ces conflits émergent parce que les gens nourrissent les animaux, dont les coyotes et les oies», précise le biologiste. Ces derniers associent alors l’homme à leur pitance et deviennent insistants, voire dangereux.

«Paradoxalement, les animaux qui se débrouillent le mieux en ville sont ceux qui ont le moins de contacts avec l’homme. Beaucoup de gens paniquent lorsqu’ils voient un coyote près de chez eux mais, dans 99% des cas, il n’y a aucun risque. Pour un animal urbain, être agressif envers l’homme est une très mauvaise stratégie», analyse-t-il. Pour autant, difficile de laisser totalement quartier libre à la nature.

«Certains animaux, comme les ratons laveurs, peuvent être porteurs de la rage et doivent être vaccinés; d’autres, comme les castors, pullulent et doivent être stérilisés, comme c’est le cas dans certaines zones périurbaines de Montréal», rappelle Jacques Dancosse, vétérinaire. Mais ce n’est qu’en décodant les comportements des animaux en ville, la façon dont ils sélectionnent leur habitat ou sillonnent leurs territoires, que l’on pourra gérer au mieux leurs populations.

«La ville est un système construit et la gestion de la faune y est indispensable, mais il faut mener des recherches pour déterminer les stratégies les plus efficaces, ajoute Seth Magle. Certaines espèces sont indésirables, comme les pumas, dont un spécimen débarque de temps en temps à Chicago. C’est incompatible avec la ville! Mais en comprenant mieux l’écologie urbaine, on parviendra à changer la façon dont on construit les parcs, par exemple, pour attirer certaines espèces et en repousser d’autres.» Histoire de pouvoir profiter en paix des chants d’oiseaux et des pollinisateurs de jardinières… Et la cohabitation est d’autant plus primordiale que, pour une majorité de Terriens, le seul et unique contact avec la biodiversité se fera au pied des immeubles.   

Illustration: Tara Hardy

À lire aussi: Le chant d'espoir de la rainette

Lire la suite dans le numéro d'août-septembre 2014





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