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Carpes asiatiques: les envahisseurs

Par Dominique Forget - 04/08/2014

Les carpes asiatiques menacent de gagner les Grands Lacs. Elles saboteraient ainsi les écosystèmes en supplantant nos dorés et nos perchaudes. La solution? Ériger un mur aux portes de Chicago, pour isoler le lac Michigan.

Les yeux au bas de la tête, la bouche béante, les écailles luisantes. La bête qui a attaqué Becky Cudmore, l’été dernier, a une sale gueule. La directrice du Centre d’expertise pour l’analyse des risques aquatiques à Pêches et Océans Canada naviguait sur la rivière Illinois, quand une carpe asiatique a bondi de l’eau et lui a assené un violent coup de queue sur la cuisse. Le poisson lui a laissé une large ecchymose en souvenir. «Elles sont voraces, les carpes», maugrée la chercheuse, sur le ton de quelqu’un qui rêve de se venger.

Sur YouTube, des vidéos visionnées par des centaines de milliers d’internautes montrent des carpes asiatiques (plus spécifiquement l’espèce argentée) sautant par centaines à plus de 1 m au-dessus de l’eau, quand un bateau moteur vient troubler la quiétude des eaux (ici ou ici). Certaines séquences évoquent le film The Birds, d’Alfred Hitchcock, où les oiseaux auraient été remplacés par des poissons volants.



Importées d’Asie dans les années 1970 et introduites dans des étangs piscicoles du sud des États-Unis pour lutter contre la prolifération d’algues et de parasites, la carpe argentée et sa cousine, la carpe à grosse tête, se sont retrouvées accidentellement dans le fleuve Mississippi, lors de graves inondations en 1993.

Depuis, ces deux espèces extrêmement prolifiques remontent les eaux du fleuve mythique, direction nord, détruisant sur leur passage des écosystèmes entiers.

Elle gagne du terrain

D’un appétit insatiable, elles engloutissent des quantités faramineuses de plancton, ne laissant que des miettes pour les autres habitants des lieux. Des pêcheurs américains qui fréquentent les eaux du Mississippi rapportent que de 80% à 90% des poissons qui se prennent dans leurs filets sont désormais des carpes asiatiques.

«Si elles pénètrent dans les Grands Lacs, elles vont ravager les populations de dorés et de perchaudes», craint Marc Gaden, relationniste de la Commission des pêcheries des Grands Lacs, un organisme administré conjointement par les gouvernements canadien et états-unien. Ce scénario alarmiste est hélas fort crédible.

Au cours des années 2000, les carpes ont atteint la rivière Illinois, un affluent du Mississippi. Elles ont poursuivi leur route vers le nord et voilà maintenant qu’elles menacent de pénétrer dans le Chicago Sanitary and Ship Canal. «Si elles y arrivent, c’est foutu», s’inquiète Becky Cudmore. Une fois dans le canal, les carpes ne mettraient en effet que quelques semaines pour arriver au lac Michigan. De là, c’est l’ensemble des Grands Lacs et le fleuve Saint-Laurent qui s’ouvriraient à elles.

(carte: Michigan Sea Grant)

Pour bloquer le passage des indésirables, la ville de Chicago a fait aménager une barrière électrique en 2002, fortifiée en 2009 et en 2011, respectivement. Les poissons qui osent s’engager dans le canal reçoivent une décharge censée les convaincre de rebrousser chemin. «Mais des poissons combatifs arrivent à se faufiler», redoute Marc Gaden.

Il n’est pas le seul à se méfier. En 2010, les États du Michigan, du Wisconsin, du Minnesota, de l’Ohio et de la Pennsylvanie – tous en bordure des Grands Lacs – ont intenté un procès contre la Ville de Chicago et le gouvernement américain pour forcer la construction d’un mur étanche qui fermerait définitivement le canal. La Cour suprême des États-Unis les a déboutés, mais les plaignants n’ont pas relâché la pression. L’affaire est à suivre.

Barrer le passage

Dans son bureau du Metropolitan Planning Council de Chicago, Josh Ellis pousse un long soupir lorsqu’on évoque cette solution définitive. «Fermer le canal, ce serait un joli casse-tête d’ingénierie», dit cet expert en management de l’eau, en déployant sur sa table de travail un immense plan de sa ville et des cours d’eau environnants.

Il rappelle que, en 1900, le cours de la rivière Chicago a été inversé. À l’époque, les urbanistes cherchaient une solution aux cas de choléra et de typhoïde qui se multipliaient dans la ville. «Avant 1900, les eaux usées de Chicago étaient évacuées par la rivière, vers le lac Michigan. Elles aboutissaient tout près de la prise d’eau potable», explique Josh Ellis. Grâce à la construction d’un canal artificiel, les eaux usées ont pris la direction inverse. Elles coulent désormais vers le fleuve Mississippi.

«S’il faut fermer le canal avec un mur, où va-t-on envoyer nos eaux usées? s’interroge M. Ellis. Depuis 1900, on a bien sûr construit une station d’épuration qui les traite, mais la qualité de l’eau à la sortie de l’usine n’est toujours pas assez bonne pour qu’on puisse la déverser dans le lac Michigan, comme cela se faisait autrefois.»

Outre les eaux usées, de nombreux bateaux de plaisance, mais aussi des navires transportant des marchandises, transitent par le canal de Chicago. Un mur leur bloquerait définitivement le passage. Énormes pertes économiques en perspective.
Le United States Army Corps of Engineers (une institution de génie civil responsable de certains travaux publics aux États-Unis, dont la construction de barrages et de ponts) a évalué le coût de la construction d’un mur dans le canal à 18 milliards de dollars, compte tenu des modifications que la Ville de Chicago devrait apporter à ses infrastructures. Et les travaux s’échelonneraient sur 25 ans! «Les carpes auront le temps de passer bien avant», ironise Josh Ellis.

De ce côté de la frontière, l’équipe de Becky Cudmore a modélisé la façon dont les carpes asiatiques se propageront chez nous, si elles franchissent la ligne des eaux canadiennes. «On sait qu’elles aiment les eaux peu profondes, dit la chercheuse. Le lac Érié serait un écosystème idéal pour elles.»

Selon les estimations des scientifiques, les envahisseurs mettraient de cinq à sept ans pour se frayer un chemin jusqu’au lac Érié. Après quoi, cependant, il leur faudrait probablement quelques décennies avant d’atteindre le fleuve Saint-Laurent. «Elles seront tellement heureuses dans le lac Érié, qu’elles ne seront pas pressées de poursuivre leur route, explique Mme Cudmore. Mais elles finiront par le faire.»

Aux États-Unis seulement, l’industrie de la pêche dans les Grands Lacs est évaluée à 7 milliards de dollars. Au Canada, l’impact économique d’une invasion des carpes asiatiques n’a pas encore été calculé. Pêches et Océans Canada s’y affaire mais, pour l’instant, on nage dans l’inconnu. Chose certaine, on parle de centaines de millions de dollars perdus si une solution n’est pas trouvée à temps.

Becky Cudmore admet que la construction d’un mur étanche parerait à la menace, mais ce ne serait pas une panacée pour autant. «On a trouvé des carpes asiatiques vivantes dans certains marchés publics de la région de Toronto, raconte-t-elle. Des amateurs les importent pour s’en régaler, alors que c’est illégal. On peut très bien imaginer que quelques spécimens en trop puissent être jetés dans un lac ou une rivière. À quoi bon construire un mur, si un idiot relâche des carpes de notre côté de la frontière?»
 
Carpe asiatique (espèce argentée)
> Longueur: 1 m
> Poids: jusqu’à 40 kg
> Alimentation: chaque jour, de 5% à 20% de son poids en plancton
> Prolifération: chaque femelle peut pondre jusqu’à 1 million d’œufs par année
> Prédateurs: très rares
> Valeur commerciale: à peu près nulle; remplie d’arêtes et de veines, sa chair est
  très difficile à apprêter; peut servir à la fabrication de fertilisants ou de nourriture pour chats


Article paru dans le numéro d'août-septembre 2014





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