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Reportages

À chaque malade, son traitement?

Entrevue Anne-Marie Mes-Masson
Par Marine Corniou - 29/04/2011
Première cause de mortalité dans le monde, le cancer demeure l’ennemi à vaincre. Mais l’arrivée d’une médecine dite personnalisée, qui permettrait d’adapter le traitement selon le type de cancer et selon le patient, pourrait changer la donne. C’est en analysant les caracté­ristiques biologiques et génétiques de la tumeur que les médecins pourront à l’avenir mieux choisir les traitements qui s’attaquent aux mécanismes responsables de la prolifération du cancer. Plus efficaces et engendrant moins d’effets secondaires, ces traitements «sur mesure» ont déjà commencé à transformer la cancérologie. Anne-Marie Mes-Masson, directrice scientifique de l’Institut du cancer de Montréal et responsable de l’axe oncologie du centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, nous explique cette petite révolution.


Comment la médecine personnalisée pourrait-elle améliorer le sort des gens atteints de cancer?
La médecine personnalisée part du constat que tout le monde est différent sur le plan génétique, et qu’il faut adapter les stratégies de dépistage, de prévention et de traitement au génome de chacun. Auparavant, on présumait que tous les malades allaient répondre de la même façon à un traitement donné. Or, c’est loin d’être le cas.
Ainsi, les cancers, qui sont dus au dérèglement de certains gènes, ont chacun leur «carte d’identité». Ils regroupent en fait des centaines de maladies différentes. Un cancer du sein est très distinct d’une leucémie ou d’un cancer de la peau. Et pour un même type de cancer, il existe plusieurs sous-types, qui ne présentent pas les mêmes dérèglements génétiques. Par exemple, certaines formes de leucémie sont causées par une aberration génétique qui entraîne la synthèse d’une protéine anormale appelée BCR-ABL. D’autres formes de leucémie, à première vue très similaires, ne présentent pas cette anomalie. Il existe aujourd’hui un médicament qui bloque spécifiquement la protéine BCR-ABL; on ne l’utilise que chez les personnes atteintes d’une leucémie avec BCR-ABL. C’est pour cette raison qu’on parle de traitement personnalisé ou «ciblé».

Cette approche est-elle en train de révolutionner la médecine?
La médecine personnalisée est déjà une réalité en oncologie. Cela fait plusieurs années qu’il existe des traitements différents selon le type de tumeur. Le cancer du sein est un bon exemple. Depuis les années 1980, on choisit la thérapie en fonction du statut hormonal de la tumeur; c’est-à-dire selon que sa croissance est stimulée ou non par les hormones œstrogènes.
Cependant, la médecine personnalisée prend maintenant beaucoup plus d’ampleur, car on dispose d’outils de plus en plus puissants pour décoder le génome des cancers. En analysant avec davantage de précision la cellule cancéreuse, les chercheurs découvrent de nouvelles cibles. Dans les années qui viennent, les traitements vont se diversifier. Les stratégies thérapeutiques vont devenir plus sophistiquées. On utilisera par exemple des combinaisons adaptées au patient.

Quels en sont les avantages?
Les traitements personnalisés améliorent la qualité de vie et la survie des patients. Ils permettent aussi d’économiser de l’argent. En effet, grâce à l’analyse moléculaire, on sait si une tumeur est très «agressive», si elle présente des risques de récidive ou si elle va produire des métastases. Le médecin peut donc choisir rapidement un traitement plus efficace.
Par ailleurs, en identifiant des biomarqueurs, c’est-à-dire des signes génétiques ou moléculaires, les chercheurs sont en mesure de développer des tests prédisant si un traitement a des chances d’être efficace ou non chez une personne donnée. On évite ainsi au patient de subir des traitements lourds et inefficaces, ce qui améliore beaucoup sa qualité de vie et ne l’expose pas aux effets secondaires. En ne proposant ces thérapies coûteuses qu’aux personnes qui vont en tirer des bénéfices, tout le monde y gagne.
Enfin, cette approche permet de mieux diriger les efforts de recherche: on peut se concentrer en priorité sur les tumeurs qui ne répondent à aucun traitement et essayer de trouver des solutions.

Les mutations génétiques sont tellement nombreuses et diffèrent tellement d’une tumeur à l’autre que chaque cancer est unique. Cela veut-il dire qu’il faut un traitement adapté à chaque malade?
Non, on ne peut pas mettre au point un médicament qui ne fonctionnera que pour une personne sur un million. Le but n’est pas de cibler chacune des mutations qui se produisent au sein d’une cellule cancéreuse avec un cocktail de médicaments. Le défi des chercheurs est de trouver quelles sont, parmi toutes ces mutations, celles qui sont à l’origine du dérèglement de la cellule. Si on arrive à cibler ces mutations clés, on peut tuer la cellule cancéreuse.
De plus, on se rend compte que certains gènes précis sont déréglés dans un grand nombre de cancers. Par exemple, le gène KRAS, qui joue un rôle dans la prolifération des cellules, est muté dans la plupart des cancers (sein, côlon, poumon, etc.).
Certes, les gènes impliqués dans le cancer sont nombreux, mais ils touchent un nombre limité de circuits chimiques dans la cellule. Dans un même circuit, il peut y avoir 30 ou 40 gènes qui interagissent les uns avec les autres. Il n’est pas indispensable de trouver des médicaments qui ciblent chacun de ces gènes: il suffit de trouver un médicament qui attaque le circuit à un point clé.

Comment seront traités les cancers à l’avenir?
On fera une analyse moléculaire systéma­tique de la tumeur pour chaque patient, ce qui permettra de déterminer quelles sont les lésions génétiques en cause afin d’adapter le traitement. Il faudra ensuite s’assurer que chaque nouveau traitement permet d’améliorer la survie du patient, sa qualité de vie ou qu’il représente une économie pour le système de santé. Mais la médecine fondée sur les données génétiques s’appliquera aussi à la prévention et au dépistage du cancer: tout deviendra personnalisé.
(illustration : catherine Lepage)






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